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Le pupitre est surélevé, la salle bondée. De mon perchoir, mon regard embrasse tout l’auditoire. Elle est assise au fond à gauche. Je remarque d’abord ses cheveux striés de gris. Elle prend de l’importance et envahit tout le cadre de mon viseur interne. Deux cents personnes perdent toute importance.
Je lis des passages de Ma part d’ombre. Pendant les pauses, je parle à cette femme dans ma tête. Je lui décris la fille que j’ai prénommée Joan et j’insiste sur la ressemblance. L’auditrice est sceptique – genre prof de fac prête à en découdre.
28 mai 2004. Sacramento écrasée sous une vague de chaleur. La six millième représentation de mon numéro sur ma mère disparue.
Je fais des étincelles. Ma lecture s’appuie sur ma mémoire d’une fidélité totale, qui me permet même de capter des regards. On m’a donné une chaire et je descends d’une lignée qui ne compte que des protestants depuis des siècles. Je suis le prédicateur prédateur qui poursuit ses proies. La femme du fond à gauche me sert de point d’ancrage. Mon œil balaie l’assistance et revient se poser sur elle. Elle a des yeux d’un marron intense. Ses traits sont ceux de la fille dont je souhaitais qu’elle s’appelle Joan, retouchés et remodelés par le passage des années. Je m’interroge sur une possible ressemblance familiale. L’inconnue rit soudain. Ce qui m’incite à écarter cette idée.
Il s’ensuit une séance de questions-réponses. Deux cents sociologues – une première pour ma tournée consacrée à la mort de ma mère. Un homme me demande comment je gère mon chagrin sur scène.
Je cite l’aspect répétitif de ma prestation. Je parle de la foi et d’une gaieté délibérée qui parfois penche vers l’obsession. L’homme me taxe de désinvolture. Je le rabroue sèchement. Je lui rétorque qu’il s’agit de ma mère – pas de la sienne. J’ajoute que j’ai payé le prix – lui, pas.
Cet échange déclenche un brouhaha. Je fusille le type des yeux. Il hausse les épaules et se tait. Je me tourne franchement vers mon inconnue. Elle soutient mon regard. Elle me demande sous quelles formes différentes je me représente ma mère.
Je défaille un peu. À cet instant, je sais.
Je pointe le doigt vers le ciel puis vers le sol. Je dis qu’elle est là-haut et que je suis ici. J’ajoute qu’il est arrivé que d’autres femmes s’interposent entre nous deux et sèment le trouble dans ma tête.
L’inconnue s’esclaffe. Quelques petits rires se font entendre. Je termine mon intervention sur une note élégiaque. Les gens applaudissent et font la queue pour faire signer leur livre.
L’inconnue est la dernière de la file et s’avance vers moi à petits pas. Quand elle est tout près, la prophétie s’efface. Ses traits n’appartiennent qu’à elle. Elle déforme et détruit mon icône en un instant. Je la remercie pour sa question et lui demande son nom.
Elle me répond : Joan, et ajoute son patronyme. Mes jambes tremblent. Je lui demande si elle aimerait prendre un verre avec moi ce soir. Elle me dit : Oui, volontiers.
Sacramento fut la première Zone Joan. La ville se trouve à trois heures de Carmel, au nord-est, et il y règne en permanence une chaleur de marigot. Elle est remplie de politiciens et de lobbyistes qui tètent les mamelles du gouvernement. On y voit aussi des contingents de bouseux et de rock-and-rollers. Sacramento m’a toujours tapé sur le système. Cette première soirée me fait l’effet d’une galerie de monstres. J’arrive de bonne heure au bar de l’hôtel. Je vois passer des gens qui suent l’alcool par tous les pores et traversent la salle un cocktail à la main. Des parasites capables de s’inviter dans une niche à chien. Je suis tellement tendu que je suis prêt à me battre ou à partir en courant. Un pressentiment quant à ce premier rendez-vous : il faut que je cantonne Joan à un endroit public.
Elle arrive à l’heure. Elle s’est changée : sa robe d’été est remplacée par un ensemble jupe-bottines. Elle est bras nus. Son biceps droit est tatoué. Apostasie de premier rendez-vous : Merde, je trouve ça génial.
Nous disposons des chaises à côté d’une table. L’endroit est semi-privé. J’avale café sur café tandis que Joan prend de petites gorgées de scotch. Elle laisse des traces de rouge à lèvres sur son verre. Cela devrait déclencher la fureur d’un petit-fils de pasteur. Ce n’est pas le cas. Apostasie de premier rendez-vous n° 2.
Elle a lu mes livres et connaît une partie de mon histoire. Je reprends la main et je lui fais un résumé succinct de premier rendez-vous. Ma femme et moi sommes sur le point de nous séparer. Le divorce est acquis. Il sera prononcé à une date qui reste à déterminer. En attendant, Helen et moi avons conclu un accord.
C’était une façon hypocrite, voire fallacieuse, de présenter la situation. Ma relation avec Helen était tortueuse mais non limitée dans le temps. Ma vie était un processus journalier d’expiation. Je ne pouvais pas concevoir de vivre sans Helen Knode. Dès le départ, j’ai joué double jeu avec Joan. Je voulais Helen pour sa compagnie, et pour une éventuelle et peu probable résurrection à long terme de notre vie sexuelle. Je voulais Joan pour la flamboyante expression de son individualité.
Nous parlons. Je commande un second scotch pour Joan. Elle y touche à peine. Elle n’est pas accro à l’alcool – très bien.
Des monologues s’ensuivent. C’est Joan qui commence. Elle vient de New York et appartient à une famille juive de gauche. Ses parents sont divorcés. Son père est professeur d’université et sa mère est psy. Joan a été élevée en partie dans une communauté. Elle a un frère à San Francisco. Elle a fait ses études supérieures à Cornell – l’université d’Helen. Elle possède deux maîtrises. Elle enseigne à Cal Davis et prépare son doctorat.
Elle a pas mal bourlingué. Elle a milité dans des groupes de gauche, appartenu à des mouvements féministes et participé au courant punk-rock.
Je lui demande ce que signifie « punk-rock » – encore un truc qui m’avait échappé. Joan le définit comme une réfutation de Ronald Reagan. Je lui dis que je n’aime pas le rock-and-roll et que j’admire beaucoup Ronald Reagan.
C’est un test. Joan le réussit brillamment. Elle sourit et réplique : Ce n’est pas grave. Elle prend ma main gauche et la laisse retomber dans son giron. Elle mêle ses doigts aux miens. C’est elle qui me tient.
Je me demande à quoi ressemble le couple que nous formons. Nos différences d’âge et de style me contrarient. Je suis chauve et mesure trente centimètres de plus qu’elle. Je me sens mal à l’aise. Je porte un polo rose et un jean jaune paille.
Mon monologue succède au sien. Je mentionne ma dépression et mon récent sevrage de substances pharmaceutiques. Joan déclare froidement que les arrangements du genre union libre, ça ne marche pas – elle était bien placée pour le savoir.
Elle a une mâchoire large. Sa bouche exprime rudesse et détermination. Son sourire atténue un ressentiment latent. Elle garde à fleur de peau un côté gamine rebelle, qu’elle sait très bien extérioriser quand cela lui convient. Elle occupe de façon intense chacun de nos instants, qu’elle vit et qu’elle observe simultanément. C’est la femme la plus remarquable que j’aie jamais vue.
Je fais glisser ma main vers son genou. Je flotte je ne sais trop où. Nous échangeons nos numéros de téléphone et nos adresses. Nous laissons passer quelques moments de silence.
Je remercie Dieu de m’avoir envoyé Joan. Je compte les échelles dans ses bas noirs.
La route du retour me paraît sinueuse. Je roule trop vite et j’écoute du Beethoven en sourdine et crescendo. Je m’arrête en route pour envoyer à Joan des fleurs et un petit mot.
Voiture boomerang : j’ai foncé vers le sud et je bombe vers le nord avec la même énergie.
Helen n’est pas là. Margaret gronde et se réfugie dans la chambre d’Helen. Je jette un coup d’œil au répondeur de mon bureau. Le nom de Joan est sur l’écran.
Son message commence par : Hé, c’est Joan. Elle continue en me remerciant pour les fleurs. Sa voix est plus douce qu’elle ne l’était hier soir. Je repère des traces de l’accent de Brooklyn dans ses voyelles. Quelques intonations montantes laissent entendre sa gratitude. Elle m’invite à la rappeler.
Je réécoute son message une trentaine de fois. J’en mémorise chaque mot et chaque inflexion. Je ne sais pas pendant combien de temps j’ai pleuré. Il faisait grand jour lorsque j’ai commencé et nuit noire quand j’ai cessé.
La Zone Joan, la Maison Knode, trois heures de route entre les deux endroits. L’union civile sans contraintes qui rend les choses possibles.
Cela commence par des appels téléphoniques et des lettres. La maison est vaste et préserve notre intimité. Je rafle le courrier tous les matins. Mon bureau reste fermé. Helen le traverse rarement. Margaret s’y engouffre comme un ouragan et aboie pour exprimer son indignation. Je fais la cour à Joan sans être interrompu et sans proférer de mensonges éhontés.
Cela me semble grisant et injuste en même temps. À chaque seconde, je négocie avec moi-même pour choisir entre Joan et Helen. Je veux regagner le respect d’Helen. Je veux savoir qui est Joan et ce qu’elle présage pour moi. Joan est nouvelle dans ma vie et je suis un opportuniste chevronné. Les opportunistes s’accrochent impitoyablement aux images et aux gens qui surgissent dans leur vie. Joan est d’une vivacité immédiate. Ma loyauté penche vers elle. Cela me met mal à l’aise, malgré l’accord que nous avons conclu. Dans chaque pièce de notre maison de rêve, je flatte Helen pour me faire pardonner. Elle prend acte de mes efforts avec une désinvolture née de sa rancœur justifiée. Je ne suis pas l’homme que je prétendais être. Je sens que je ne parviendrai jamais à retrouver mon statut antérieur. Les opportunistes vont de l’avant. Ma tâche consistait à me rendre crédible aux yeux de Joan. De nouveau, je pratique l’art d’écrire des lettres et de passer des appels téléphoniques. Joan devient l’ultime esprit féminin exerçant sa possession sur moi pendant mes heures de solitude dans le noir.
Ses missives sont brèves. Elles expriment l’attirance qu’elle éprouve pour moi et tournent en ridicule le contrat Ellroy-Knode. Mes lettres décrivent la prochaine dissolution de mon mariage. C’est grotesque. En tout, je n’ai passé que deux heures avec Joan. Je joue sur les deux tableaux. Je répare les barrières que j’ai l’intention de franchir. Deux femmes ont compris la troïka Ellroy : séduire, s’excuser, puis expliquer.
Mes lettres sont romantiques et débordent de bonnes intentions. Je les confie à FedEx pour accélérer le mouvement. Je suis l’amant potentiel qui fait le forcing. Mais je me montre trop agressif. Joan me rabroue et m’incite à calmer mes ardeurs épistolaires. Je sonde la personnalité de Joan et je l’inonde de mes impressions. Je ne mentionne jamais qu’elle fut précédée par une autre Joan dont le prénom n’était qu’un souhait de ma part. Joan rend hommage à mon ardeur et reconnaît ma perspicacité. Elle reporte sans cesse notre second rendez-vous à Sacramento ou San Francisco. Je suis un ado lamentable qui grimpe la Montagne de l’Amouuuuur.
C’est une escalade exigeante. Joan est une femme exigeante. Je me bats pour trouver des prises qu’elle s’emploie à me faire lâcher. C’est enivrant. Joan me fait travailler dur. Ses lettres de compliments m’expédient vers les cimes. Ses lettres de reproches me renvoient au tapis. Je vis pour écouter sa voix dans le noir.
Helen et Margaret se retirent de bonne heure. Mes nerfs sont toujours déglingués. Le sommeil ne vient que très tard, s’il daigne venir. Je suis encore sujet à des crises de panique chaque jour. Joan et moi parlons presque tous les soirs. Sa règle implicite : J’appellerai quand je voudrai. Je suis fébrile à l’idée de renoncer à toute forme de domination masculine, mais je ne néglige pas le fait que cette capitulation peut se révéler un moyen de séduire. J’éteins la lumière à 21 heures. J’écoute les Nocturnes de Chopin et je coupe le son à 21 h 45. L’obscurité m’enveloppe. J’entends les grillons et les vagues sur la plage de Carmel. Le téléphone sonne quand il sonne – et presque toujours à 22 h 30.
Elle dit toujours : Hé, c’est Joan. Sa voix est un peu voilée et sa tessiture se situe vers le milieu du registre de contralto. Je lui demande si ses cheveux sont relevés ou détachés et si elle porte ses lunettes. Elle me répond : Relevés ou Lâchés et Oui ou Non avec une intonation descendante. Cela m’arrache toujours des larmes. Je ne le lui dis jamais. Je lui suis reconnaissant de la moindre gentillesse qu’elle a pour moi. Ma gratitude est réelle depuis le début. Ma gratitude subsiste aujourd’hui au cœur de sa longue absence.
Nos conversations sont affectueuses et souvent belliqueuses. Son statut d’universitaire me déroute. Je ne comprends pas très bien ce qu’elle fait. Elle me fournit de brefs portraits de ses nombreux amis et collègues. Mon intérêt faiblit alors. J’ai envie d’explorer à fond notre attirance sexuelle réciproque et d’organiser une nouvelle rencontre. Le code des universitaires me décourage. Ma conception, c’est que les anecdotes doivent rebondir entre les interlocuteurs comme une balle de ping-pong. Joan remet en question le style qui est le mien lorsque je dialogue avec elle. Selon elle, je suis censé réagir en respectant des normes fixées à l’avance, et en ne parlant pas autant de moi. Les universitaires utilisent cette méthode et se cabrent quand leur interlocuteur ne s’y plie pas. Je trouve cela contraignant. Je veux éblouir Joan avec mon histoire. Pour sa part, elle veut traiter d’égale à égal avec un conteur professionnel. La plupart du temps, il est flagrant que je ne suis pas à la hauteur. J’affronte une femme qui vient d’un monde différent et appartient à une autre génération. Nos conversations en viennent toujours à nous vers la fin de l’appel téléphonique. Le cheminement se révèle tortueux. Joan me met à l’épreuve. Je trouve un moyen de continuer le combat. Je sais que je dois changer. Mes anciennes façons de me comporter avec les femmes ont anéanti mon couple. Joan me stupéfie. Il faut que je pense et que j’agisse selon sa perspective. J’ai l’impression d’être dans un film noir. Je suis l’amnésique qui présume que la femme en noir connaît toutes les réponses. Le prix à payer, c’est une certaine soumission. Cela me reste en travers de la gorge. Je respecte Joan pour son esprit combatif. Mais j’ai envie de l’entraîner dans un espace clos. Je rêve d’un corps à corps avec elle pour aller au-delà des mots. Je crois qu’une reddition réciproque nous emmènerait dans un ailleurs rempli de douceur.
Elle est de gauche, je suis de droite. Elle est juive, je suis goy. Elle est athée, je suis croyant. Ses influences culturelles m’ennuient. Ses foutaises punk-rock sont puériles. Nos conversations se désagrègent et se reconstruisent autour du désir. Nous nous sidérons l’un l’autre. Joan possède un pouvoir personnel incomparable. Je le lui dis. Joan me confie que mon propre pouvoir l’écrase. Elle fait allusion à la possibilité d’inverser nos rôles. C’est toujours le sujet que nous effleurons au moment de nous souhaiter bonne nuit. C’est toujours en tremblant que je raccroche le téléphone.
Je remporte un prix littéraire en Italie. Cela implique pour moi de prendre un avion qui décolle de San Francisco dans la matinée. Je décide de passer la nuit précédente sur place. Joan accepte de m’y retrouver.
Je réserve une suite au Ritz-Carlton. Joan sonne à ma porte à l’heure dite. Je la prends dans mes bras sur le seuil. Elle trouve la suite oppressante et suggère qu’on aille se promener. Son commentaire touristique me ravit. Le baiser au sommet de Coit Tower stimule mon attention. Je la laisse marcher devant moi. Elle y voit un respect des usages dans les rues noires de monde et une stratégie pour l’observer. Elle me laisse alors l’initiative. Je lui prends la main et je lui débite une série d’histoires policières pour gamins. Elle rit et me laisse l’emmener au restaurant. Je n’ai pas envie de manger et de flinguer du même coup ma montée d’adrénaline. Elle comprend. Elle m’examine et me fait un compte rendu de ses découvertes.
Elle épingle mes yeux de fouine. Leur regard est implacable. Mon langage corporel est saccadé et plein de déférence. Cela montre que, consciemment ou instinctivement, j’évite de la bousculer. Je brode sur son talent pour occuper l’espace et habiter chaque instant de trois façons différentes. Elle me dit que je suis le premier homme qui ait jamais compris cela.
Nous réescaladons la côte pour regagner le Ritz. Nos jambes flageolent. Nous nous embrassons à trois heures de l’après-midi et nous gardons nos vêtements. Il y a un événement que j’avais prévu correctement. Notre corps à corps est épuisant. Nos muscles sortent endoloris de la mêlée.
Milan est une Zone Joan délocalisée. Nos conversations transatlantiques sont des échanges verbaux apaisés, entrecoupés de fréquents soupirs à consonance sexuelle. Carmel, c’était Helen et Joan entremêlées en contrepoint. Plutôt que de me libérer, le consentement moral dont je bénéficie limite mes mouvements. Je me sens fidèle à chacune de ces deux femmes. Je dois regagner la confiance d’Helen et gagner celle de Joan. Le marché, c’était : « Pas de questions, pas d’explications. » Helen n’a pas dit : « Ne prie pas » et « Ne médite pas ». La Malédiction Hilliker exige que je protège toutes les femmes que j’aime. Il y en a deux, à présent. La prière me pousse vers un choix exclusif. J’ai toujours préféré les décisions franches. Ce trait de caractère me fait défaut dans la situation présente. Des séances de méditation supplémentaires compensent ce manque. J’examine les mérites respectifs d’Helen et de Joan sans m’astreindre à trancher. Je parviens à cette conclusion : ce sont les deux seules femmes qui m’aient jamais stupéfié.
Elles m’enhardissent et m’amènent à redouter mon insouciante masculinité. Elles possèdent des faisceaux divergents de convictions inébranlables et m’amènent à m’interroger sur la signification de ces convictions. Les discours de gourou d’Helen imprègnent ma vision chrétienne d’une légère touche profane. Le gauchisme militant de Joan me restitue la passion du drapeau rouge brandi à tous les vents et donne à ses griefs personnels un contexte historique qui les rend empiriquement valables. Ce sont de grandes femmes imprégnées de grandes idées. Helen et moi vivons ensemble depuis treize ans. Elle a encore le pouvoir de m’émouvoir, de m’enthousiasmer, de me stimuler. J’ai laissé s’étioler notre vie sexuelle. Cela me semble irréparable. Joan, c’est la perspective de faire l’amour indéfiniment. Joan incarne un dialogue capable de déclencher d’immenses changements. Elle m’a décrit de son enfance des moments d’horreur qui m’ont laissé pantelant. Sa douceur sporadique a engendré ma douceur constante. Toutes mes prières et mes méditations n’ont fait que renforcer mon amour pour ces deux femmes. Mon addiction à l’imagerie féminine et la force de la Malédiction m’ont poussé vers Joan.
Été 2004. Je continue ma cour. Le prélude se prolonge.
Joan m’invite à Sacramento pour la fête de l’Indépendance. C’est un long week-end. Prends une chambre au Sheraton – c’est près de chez moi.
Un collègue metteur en scène habite tout près. Cela me fournit un alibi. Je prends la route dans une vague de chaleur permanente. La Delta Valley est toujours une fournaise. La chaleur d’un haut-fourneau et l’humidité d’un marécage. Je descends à mon hôtel et me rends à pied chez Joan, un bouquet à la main.
Elle est vêtue d’un jean et d’un chemisier blanc. Ses cheveux sont détachés et elle porte ses lunettes. Cela me fait sourire. Joan dit Détachés et Oui et pose un baiser sur ma joue. Elle met les fleurs dans un vase. Je parcours du regard sa bibliothèque. Les seuls bouquins que je reconnais sont trois de mes propres romans. Les autres volumes : histoire du syndicalisme, tracts communistes, divers ouvrages polémiques sur l’inégalité des sexes.
Les climatiseurs qui équipent les fenêtres ont du mal à endiguer la chaleur. La transpiration suinte à travers ma chemise. Mon pouls s’accélère et me rend plus moite encore. Pour le dîner, Joan nous sert un poulet rôti et une salade. C’est simple et savoureux. J’y touche à peine. Lui parler m’est difficile. J’ai envie de lui dire tout ce que je n’ai jamais révélé à une femme. Sur ce point, Helen possède un avantage sur Joan : elle connaît déjà toutes mes histoires. Joan fait la conversation : elle me parle des cours dont elle est chargée et du barbecue de la fac prévu pour le lendemain. Ses amis font une fête. Je suis invité.
Je n’ai à ma disposition que des déclarations d’amour et des perceptions issues des moments seul-dans-le-noir. Elles me semblent abruptes et inopportunes. Des proclamations galantes me montent aux lèvres et je m’en étrangle presque. Joan parle de son athéisme. Mon discours chevaleresque citait Dieu comme étant mon principal soutien. Je m’abstiens de réagir. Je me crispe, prêt à polémiquer ou à prendre la fuite.
Nous faisons la vaisselle et nous asseyons sur le canapé. Joan sourit. Elle a des traces de rouge à lèvres sur les dents. Je les essuie avec un pan de ma chemise. Joan me demande de quoi j’ai peur. Je lui réponds : De toi. Je lui demande de quoi elle a peur. Elle me montre du doigt.
Nous nous embrassons. Le baiser se termine en mêlée et nous restons ainsi. Joan tient mon visage entre ses mains. Je pose mes lèvres sur ses mèches grises. Joan repousse la table basse pour laisser de la place à mes jambes.
Je commence à lui débiter mes déclarations. Joan me touche les lèvres et me fait taire. Mon rythme cardiaque s’emballe. Joan sent que quelque chose ne va pas et me tient dans ses bras. Ma chemise sort à moitié de mon pantalon. Joan m’en débarrasse. Je déboutonne son corsage. Je vois ses seins et me mets à sangloter.
Elle me laisse pleurer un moment. Elle me dit des choses comme Allons, allons… Elle comprend que ça ne va pas s’arrêter. Elle m’aide en douceur à me relever et me conduit vers la porte. Elle me dit qu’on se verra demain.
Dormir est impossible. Le climatiseur cliquette et lance des cristaux de glace. Toute la nuit, des ivrognes titubent dans le couloir.
Je laisse les lumières éteintes. Je vois le visage de Joan et je repousse des images de semi-nudité. Je fais apparaître Helen et je lui dis qu’on peut trouver une solution. Je ne termine jamais mes plaidoyers. Joan apparaît, Joan sourit, j’ôte de ses dents des traces de rouge à lèvres.
Le barbecue se tient au nord de Sacramento, près du campus de l’université. Joan possède une Volkswagen ornée d’autocollants syndicalistes. Nous traversons un pont basculant et pénétrons dans une zone rurale. Joan me dit : Pour hier soir, ce n’est pas grave, tu sais. Je touche sa main posée sur le volant. Elle passe un doigt autour de mon poignet.
Nous roulons en silence. C’est le présage de cinquante autres trajets que nous devions effectuer dans un silence semblable. Je n’ai jamais su ce que pensait Joan. J’aurais tout donné alors pour le savoir. Je donnerais tout pour le savoir aujourd’hui.
La fête a lieu en plein air. Les participants sont des universitaires trentenaires. Joan me présente à la ronde. Pour indiquer que nous formons un couple, elle ne me lâche pas le bras. Je trouve cela d’un goût tout à fait exquis. Elle dit James et omet le Ellroy. Je me sens tout léger sans mon patronyme de star. Joan le comprend et me serre le bras d’autant plus.
Chaleur à tomber raide, hamburgers et guacamole. Sensation d’apesanteur et manque de sommeil. Le vertige que Joan m’a toujours inspiré.
Un jeune couple me reconnaît. Cela me donne quelque chose à faire plutôt que de ressasser mon désir et mes obsessions. Je les régale d’anecdotes inédites sur mon passé de pervers. Je cherche Joan des yeux à peu près une fois par minute. Je la surprends qui regarde dans ma direction selon la même fréquence. À un moment, elle m’adresse un clin d’œil.
Mon hôtel se trouve près du siège de l’État. Nous regardons le feu d’artifice depuis ma chambre.
Joan s’assied sur le rebord de la fenêtre, et moi sur le lit. Le service des chambres nous apporte de quoi nous désaltérer. Le spectacle nous fournit un fond sonore riche en déflagrations. Le silence de Joan est assourdissant. Je commence à lui raconter un de mes romans. Joan me dit : J’ai lu tes livres, tu sais.
Le bouquet final va crescendo et le vacarme retombe. L’odeur de la poudre me parvient à travers les grilles des climatiseurs. Joan se dirige vers la porte. Je me lève et la suis. Elle me touche la joue et me dit de ne pas m’inquiéter.
Dormir est impossible. Je suis terrifié. Joan a franchi la porte et emmené mon corps avec elle. Je cherche dans ma bouche des tumeurs malignes et sur mes bras des mélanomes qui suppurent. Je vais du lit au miroir, toute la nuit. Je fais apparaître le visage de Joan. Le processus lacère ma peur. Chaque image de Joan évoque Helen. Chaque image d’Helen me renvoie à Joan.
Le jour se lève. Je me force à me raser et me doucher. J’avale en vitesse la moitié d’un bagel et un café. Je suis tendu, prêt à me battre ou à prendre la fuite. Il n’y a personne contre qui me battre – je prends donc la fuite.
Je me rends en voiture chez Joan et je sonne à sa porte. Joan ouvre et me voit. Elle me fait asseoir et me laisse le temps de reprendre mon souffle. J’aligne quelques phrases sans suite. Je t’aime, J’ai peur, et Il faut que je rentre chez moi sont les seules que je me rappelle.
La maison de rêve est vide. Margaret est dans sa niche. Helen est partie voir sa mère à Kansas City. Je m’empiffre de nourriture trouvée dans le frigo et je m’affale sur le canapé. Il est minuit quand je me réveille. Je fonce sur mon répondeur. Les diodes rouges du cadran affichent un « 0 ».
Quatre jours se passent. J’appelle Helen à Kansas City et je me délecte des menus détails qu’elle me donne sur sa famille. Je travaille au pilote d’une série télé en écoutant du Beethoven tempétueux et du Rachmaninov paisible. Je me demande quand je récupérerai mon corps. Je vois le visage de Joan toutes les dix secondes. Ce n’est pas moi qui la fais apparaître. Elle est omnisciente.
On sonne à la porte. Un jeudi, au milieu de l’après-midi, c’est sûrement FedEx.
Prends bien garde au but que tu poursuis, car il…
Elle paraît grave et douce, toute désorientée d’une façon nouvelle. Elle me dit Bonjour, avec son intonation descendante.
Je la plie en quatre et j’embrasse ses mèches grises. Je lui promets : Je ne m’enfuirai plus jamais.